
À l’occasion de la sortie de son nouveau livre « Complètement à l’Est ! – Récits, rencontres, reportages 1996-2026 », le directeur adjoint de la rédaction du magazine Le Figaro, grand journaliste français, historien et fin connaisseur des Balkans, Jean-Christophe Buisson, a accordé sa toute première interview exclusive au média « Svi Srbi u Parizu » (Tous les Serbes à Paris).
M. Buisson, qui suit de près les événements et les peuples d’Europe de l’Est depuis trois décennies, s’exprime dans cet entretien sur les relations entre l’Ouest et l’« Est », la mémoire historique, la Serbie, le Kosovo-et-Métochie, la politique européenne et l’avenir des Balkans. Cette interview revêt une importance particulière du fait de la grande amitié qu’il porte à notre association « Svi Srbi u Parizu », ainsi que de son engagement personnel et professionnel de longue date envers la Serbie et le peuple serbe.
Dans cet échange accordé à notre média, il aborde sans détour des sujets souvent traités en France sans une connaissance suffisante du contexte historique et social, tout en affirmant haut et fort ses positions. Le livre est disponible en librairie en France et sur les plateformes spécialisées.

Que représente exactement pour vous la notion d’« Est » aujourd’hui, et qu’est-ce qui vous a incité à publier ce livre mêlant géopolitique, histoire et récits de terrain ?
- Depuis mon adolescence, je suis attiré par cette partie de l’Europe au-delà de l’Allemagne et de l’Italie. Sans doute parce que dans les années 70-80, elle est une terra incognito pour les Français. De l’autre côté du Mur qui sépare le continent en deux se tiennent les monstres, donc le mystère, donc le danger. Ils sont communistes, certes, et je n’éprouve aucune sympathie pour le communisme, mais étant féru d’Histoire, je refuse de les résumer à cette définition. Je ne peux pas croire que les peuples d’Europe balkanique, centrale ou orientale ont abandonné toutes leurs racines, leurs luttes, leurs traditions, leurs références pré-communistes, et je brûle de le vérifier moi-même. Ce que me permettra mon métier de journaliste que j’embrasse justement au moment où tombe le Mur de Berlin. Rapidement, je me lance dans des reportages là-bas : j’en réaliserai plus d’une centaine en 30 ans. Ayant aussi publié une dizaine de livres et une quinzaine de récits historiques distincts ayant trait à mon intérêt pour cette région, il m’a semblé judicieux d’en sélectionner une quarantaine et de les republier, non par ordre chronologique ou espace géographique, mais selon leur genre : portraits, récits de conflits, voyages.

Vous dénoncez souvent les clichés occidentaux sur l’Europe de l’Est. Quelle est la plus grande idée reçue ou la principale « zone d’ombre » que Paris et Bruxelles entretiennent vis-à-vis des peuples de cette région ?
- Il y a pour l’Est en général, et les pays slaves et orthodoxes en particulier, une méfiance, une crainte voire une hostilité qui prennent essentiellement leurs sources dans l’Histoire parce qu’il est arrivé à la France d’être en conflit (militaire, politique, idéologique ou spirituel) contre la Russie, l’empire autrichien qui mordait jusqu’en Pologne, en Ukraine et en Roumanie, ou l’empire ottoman qui occupa pendant des siècles le sud-est de l’Europe. Mais depuis de très nombreuses décennies, ces guerres ont cessé. Et pourtant, l’incompréhension pour ne pas dire plus demeure. Elle est injuste. Ces pays subissent une double peine. Hier, on leur reprochait d’être communiste. Aujourd’hui, on leur reproche d’avoir été communiste ! Mais aussi et surtout d’être sous influence russe. Mais s’ils l’ont été, n’est-ce pas parce que nous les avons abandonnés en 1945 à Yalta ? Une part de notre hostilité provient, je crois, de notre mauvaise conscience. C’est la pire des conseillères, surtout dans le domaine géopolitique.
Le livre est riche en témoignages personnels. Rencontre, lieu ou événement : quel récit de terrain illustre le mieux selon vous l’esprit et l’identité des peuples que vous avez côtoyés ?
- Sans hésitation : la Serbie. Une Histoire à la fois riche et tristement méconnue en France malgré des liens d’amitié remontant au Moyen-Age ; une population batailleuse et souvent héroïque, ayant eu à combattre à mille repises contre les invasions, les occupations étrangères et une propagande souvent mensongère à son encontre ; un attachement à sa langue et sa foi, piliers constitutifs de son identité ; une folie créatrice qui n’a rien à envier à elle en Occident, etc. Ce que je retrouve aussi chez les Serbes, à l’image de leurs voisins roumains, bulgares, macédoniens et albanais, c’est un rapport très puissant à la mémoire et à l’Histoire, et une fierté nationale assumée. Cette même fierté que nous avons du mal à saisir ici, à Paris, où ce sentiment est perçu comme une tare…

En tant que fin connaisseur des Balkans, comment expliquez-vous le silence et la passivité des institutions européennes face au harcèlement institutionnel et aux souffrances quotidiennes subis par le peuple serbe au Kosovo-Metohija de la part des autorités d’Pristina ? Pourquoi Bruxelles choisit-elle de fermer les yeux ?
- Après la chute du mur de Berlin, il est passé pour acquis que désormais il n’y aurait plus qu’un système politico-militaire qui régirait la marche du monde : celui des Etats-Unis, puisque son ennemi était à terre. On a même parlé à ce moment-là de « fin de l’Histoire ». C’est un écho lointain de la Révolution de 1789 quand les Français ont tué leur roi et leur régime monarchique avec la certitude que le modèle qu’ils allaient inventer était le meilleur et avait une dimension universelle, et qu’il convenait donc de l’exporter à la terre entière puisqu’il était symbole de justice, de paix, de progrès, etc. Les bolcheviks de 1917 répèteront aussi cette stratégie dictée par la conviction que tel est « le sens de l’Histoire ». Mais il y a loin de la théorie à la pratique, de l’utopie à la réalité. Se réclamer de la démocratie et des droits de l’homme hier ou aujourd’hui est une chose, l’imposer à tous les peuples de la terre qui ont chacun leur histoire, leur singularité, en est une autre. Face à la résistance de certains, la manière forte a été utilisée. Dans les années 90, le démantèlement de la Yougoslavie, sur le modèle de celui de l’URSS, ayant été inscrit à l’agenda américano-européen, il fallait briser toute résistance à son accomplissement. Mais les Serbes ont refusé leur dispersion, le rétrécissement de leurs frontières bâties au prix de combats héroïques aux XIXe et au XXe siècle. Après avoir été chassés de la Krajina et de certaines parties de la Bosnie où ils vivaient depuis des siècles, ils l’ont été massivement du Kosovo. Mais cette région a une portée et une signification supérieures : c’est le berceau de la nation et de la foi orthodoxe serbes. Au prix de concessions et d’humiliations sans nombre, ils ont réussi à garder un pied au nord du Kosovo après la campagne de bombardements de l’OTAN et l’indépendance proclamée du pays par les nouvelles autorités albanaises. Mais cela ne suffit pas. L’objectif commun des nationalistes albanais et des Américains, qui ont fait du pays une base arrière en Europe balkanique, est de débarrasser totalement la zone de tout élément serbe. En partie là encore parce que la Serbie est vue comme le cheval de Troie de la Russie, redevenue l’ennemi de l’Occident depuis 2022. De là l’indifférence de l’Europe au sort des populations civiles serbes victimes du pouvoir albanais.

L’Europe peut-elle espérer retrouver une paix durable sans comprendre ni respecter les spécificités de son Est, et comment voyez-vous l’avenir de cette région dans la prochaine décennie?
- Il faut être bien naïf et méconnaître l’historie loingue pour pesner que la paix est l’horizon obligatoire de l’Europe. Ce qui se apsse en Ukrained epuis 4 ans en est la preuve. Tant que l’Euope occidentale consiudérera que ses valeurs progressistes, son système économique et son alliance diplomatique avec les Etats-Unis sont les seuls critères acceptables pour en faire partie, elle se heurtera à l’opposition de peuples européens qui tienennt à amender cette vision du monde. Et poussera dans les bras de la Russie ces mêmes peuples, qui auraient pourtant beaucoup à redire sur la manière dont Moscou les a traités les siècles précédents. Pour moi, l’avenir de pays comme la Serbie passe par la multilatéralité : garder son identité souveraine et commercer avec tout le monde, sans alignement, sans engagement diplomatique trop appuyé d’un côté ou de l’autre de cette Europe qui est en train de se fracturer à noueveau durablement. Pour permettre aux deux parties de se réconcilier peut-être un jour, il faudra justement des pays « neutres » qui auront la légitimité pour jouer les intermédiaires parce qu’il sn’auront pas adhéré intégralement à un camp ou à un autre…





